Je tiens la distinction entre individu et personne comme fondamentale pour l’éthique, une éthique possiblement «humaniste»1, indiquant la voie vers une possible «montée en humanité».

Que dit le dictionnaire ? Les usages courants des termes «individu» et «personne» en font souvent des synonymes. Pourtant, un «bon» dictionnaire (celui-là, par exemple) relève plusieurs manières de les distinguer. Premièrement, une personne ne peut être qu’humaine, alors que «individu» trouve des emplois en biologie animale, en logique, en physique, ou en statistique… Mais c’est la différence entre individu et personne dans le monde humain qui m’intéresse. Toujours selon le CNRTL :

PHILOS., PSYCHOL. [par oppos. à personne] (…) « La personne, c’est l’individu en tant qu’être raisonnable, tirant de lui-même, et non pas subissant du dehors, ce qui le met en relation universalisable avec autrui» (Lalande, Raison et normes,1948, p. 82).

(Passons sur le terme «universalisable», référence à Kant inutile à notre propos). Plus loin dans la même définition, on peut lire :

” J’étudiais des individus, je sais maintenant qu’ils ne sont tels que par les sujets transcendantaux qui s’y expriment. Cela leur confère une dignité particulière que j’exprime en disant que ce sont des personnes. Ces trois notions correspondent à des domaines différents : la première ressortit à la psychologie, la seconde à la métaphysique, la dernière à la morale. Il faut à la fois se garder de les confondre et apercevoir pourtant comment elles se relient l’une à l’autre “. G. Berger, Caractère et personnalité, Paris, P.U.F., 1971 [1954], p. 117.

Refermons le dictionnaire. Il nous met sur la (bonne) voie : celle du personnalisme 7. Avec d’autres8, je tiens le personnalisme comme une des dernières grandes conquêtes de la philosophie française, avant le grand «chambardement» déconstructionniste dit postmoderne. Voici comment Emmanuel Mounier, le «père» du mouvement personnaliste, fondateur de la revue Esprit et parrain d’Uriage, disait lui-même la différence entre individu et personne :

“L’individu, c’est la dissolution de la personne dans la matière. […] Dispersion, avarice, voilà les deux marques de l'individualité. (…) Aussi, la personne ne peut croître qu’en se purifiant de l’individu qui est en elle”2

Ou encore, selon Daniel-Rops,

“La personne n’a rien de commun avec l’être schématique mû par des passions élémentaires et sordides, qu’est l’individu. La personne, c’est l’être tout entier, chair et âme (…) tendant au total accomplissement”3

Distinguer entre individu et personne n’est pas une «manière de parler», de regarder ou de dire l’humain «de l’extérieur» : c’est prendre un parti éthique immédiat dans la représentation que nous nous donnons de nous-mêmes, et activer un style de vie et d’orientation dans le monde. C’est, d’un geste, affirmer la supériorité de l’esprit sur la matière — et ce, il me semble, quel que soit le contexte.

On pressent la «puissance éthique» — la puissance «utile», pour prendre une mauvaise métaphore — d’une telle décision, sa puissance de déclinaison. Car prendre le parti de la personne, c’est se mettre en position de critiquer tous les usages et situations où :

  • de manière générale, l’avoir prime l’être ;
  • l’hétéronomie prime l’autonomie ;
  • la communication prime la parole ;
  • les objectifs priment les finalités ;
  • le désir des sujets humains est oblitéré et/ou exploité au nom de l’homme rationnel ou économique ;
  • les manières de faire et de dire «objectivistes» (fonctionnalistes, pragmatistes, etc.) renvoient l’humain à une place secondaire ;
  • etc.


Encore faut-il être convaincu de la réalité de cette «supériorité ontologique» de l’esprit… C’est bien là tout le problème ! On entend déjà certains nous demander des «preuves» de la réalité de l’esprit… des preuves tangibles — et pourquoi pas, tant qu’on y est, des preuves matérielles ! Je n’entrerai pas ici dans la discussion des «preuves de l’existence de l’âme», mais signalerai en passant qu’il n’est pas complètement clair qu’on demande ici l’impossible4. En attendant, j’aimerais faire remarquer combien une telle «attente» est avant tout l’indice de la prégnance de l'idéologie matérialiste (dont je réserve l’analyse et la dénonciation critiques pour un autre article).

We are spirits / in a material world … ”5

Notes :

1
Même le terme «humanisme», à la rigueur, pose question, car on peut comprendre l’impulsion historique dont il est l’objet à la Renaissance comme déclenchant le mouvement de désacralisation et de «déspiritualisation» qui conduit au «désert» spirituel actuel. Cf. les critiques de l’humanisme, de Savonarole à Nietzsche en passant par Montaigne. Celles de Nietzsche, par exemple, malgré leur ambiguïté, qui dénoncent la substitution de la croyance en Dieu par une «croyance en l’homme», substitution qui peut se montrer tout aussi «aliénante».
2
Emmanuel Mounier, Manifeste au service du personnalisme, p.40
3
Daniel-Rops, Éléments de notre destin, Paris, Éd. Spes, 1934, p. 65, note 1.
4
Je pense ici à une preuve «par exhaustion» de l’approche matérialiste, dans laquelle apparaitrait que le réductionnisme matérialiste se montre incapable de démontrer certains faits de l’activité mentale. Dans ce registre, on consultera avec intérêt l’ouvrage collectif d’Edward F. Kelly et al, Irreducible Mind : Toward a Psychology for the 21st Century. Rowman & Littlefield, 2006.
5
Sting / Police, dans la chanson éponyme, Ghost in the machine, 1981.
6
Alain Souchon, «Foule Sentimentale», C’est déjà ça 1993.
7
L’article de Wikipedia (fr) (consulté le 20/11/2018) constitue un point de départ pour situer le mouvement personnaliste.
8
Cf. par exemple, François Brune, De l’idéologie.Parangon, 2003.